Dans la classe


Vendredi dernier, deux collègues assistèrent à mon cours de 5e. Elles souhaitaient voir comment se déroule l’intégration de Max et Thibaud, deux élèves autistes qui font partie de l’Unité Pédagogique d’Intégration du collège. C’était un cours passionnant sur la conjugaison de l’impératif présent… mais qui permettait de faire intervenir les deux élèves plus facilement.

Après le cours, elles vinrent me voir, et me dirent  qu’elles avaient trouvé que l’ambiance de ma classe était sereine et qu’elles l’avaient trouvée très propice au travail. Elles notèrent également que j’étais très présente, par le geste et le regard. Ce n’était pas le sujet principal, nous étions là pour parler de Max et Thibaud, de leurs difficultés, de ce que cela impliquait de les accueillir et de tenir compte de leur présence.
C’est bien ce que nous avons fait ensuite. Un jour, j’expliquerai.

Réunion parents-profs de mes quatrièmes. Plusieurs parents m’ont signalé que : 1/ leurs enfants aimaient mes cours justement parce qu’ils étaient ambitieux ; 2/ eux-mêmes étaient contents du travail effectué avec leurs petits loupiauds. 3/ Certains sont même ravis de relire le Cid avec leurs enfants !

 Ego : +2

Chapitre un : Action

Ce matin, Laprof a crié. Son collègue d’histoire l’a entendue de la salle voisine. Elle a fait un laïus assez vif à ses vingt-sept loupiauds de cinquième. Les agents d’entretien ayant quand même nettoyé la salle, malgré les consignes laissées hier soir, les élèves ont échappé au TUG, mais pas à la sanction. Le sujet bête et méchant qu’ils doivent traiter est le suivant : “En quoi lancer une clémentine dans le fond de la salle pour s’amuser est-il honteux ?” Fait assez étonnant, les auteurs probables des faits n’ont pas bronché, alors qu’ils sont d’habitude les premiers à contester les décisions des enseignants.

Chapitre deux : Réaction

Les autres loupiauds non plus n’ont pas bronché. En revanche, ils sont venus me voir à la fin de l’heure pour dénoncer Thrasybule et Théodule : “M’dame, vous savez, pour la clémentine, c’est Théodule et Thrasybule. Ils ont fait la même chose en physique, quand Mme J. s’est tournée. Ils font ça sans arrêt.”
- Mais je me doute bien qu’il s’agissait de Thrasybule et Théodule, vu la trajectoire de la clémentine et l’endroit où je l’ai trouvée. Mais je ne peux pas les accuser seuls, puisque je ne les ai pas pris sur le fait. Par ailleurs, vous remarquerez que je ne suis pas complètement sadique : je ne vous ai pas donné d’autre travail que la punition pour lundi.
- Tiens, c’est vrai ça !
- Merci de le reconnaître.”

Chapitre trois : Deus ex administrationa

Discussion avec le principal, que j’avais déjà mis au courant, au retour du déjeuner (soit trois heures après la sanction). Nous évoquons la question du collègue que je remplace et qui n’a pas repris son poste, puis nous parlons des cinquièmes. Certains, mécontents de la sanction, sont allés signaler leur insatisfaction… au principal… sans savoir que j’avais sa bénédiction cependant… Nous avons donc discuté de nouveau des évènements agrumesques, puis de Thrasybule et Théodule. Retards systématiques, travail personnel absent, attitude contestataire, petites violences (bagarres, disputes, etc), abandon familial (pour le coup, on a un beau tableau de ce qu’est la “démission des parents” dont on nous rabat les oreilles), absence de suivi réel par un adulte quel qu’il soit. Pour finir, leurs enfantillages les mettent à l’écart de la classe, la plupart de leurs camarades ne pouvant plus supporter leur attitude… ou plus exactement, certaines de ses conséquences. C’est triste de voir ces gamins se détruire comme ça.
Dans le cas de Thrasybule, on espère qu’une commission éducative suffira à le calmer un peu. Pour la mise au travail, il ne faudra compter que sur un peu (beaucoup) d’affectif. Les lacunes étant nombreuses, on n’en attend pas de miracle cependant.
Pour Théodule, une commission éducative, une menace d’action en justice auprès des parents qui laissent cet enfant à l’abandon et, ce faisant, le mettent en danger, un dossier d’orientation en SEGPA, tant il rencontre de difficultés . C’est une idée du chef, avec laquelle je suis moyennement d’accord : cet enfant n’a pas de place en SEGPA ; néanmoins, aucune autre structure ne l’accueillerait, et celle-ci pourrait déboucher sur une filière pro. Cela servirait à quelque chose, si encore nous avions la certitude qu’il ne quitte pas le circuit à seize ans… Ce que, hélas, il fera probablement.

Ce n’est pas la première fois que je me trouve face à des enfants perdus : perdus pour eux-mêmes, et pas loin de l’être pour un système éducatif inadapté. Pourtant, ceux-là me font encore plus de peine que leurs prédécesseurs.

Aaaahhhh les mignons petits ! Comme ils sont gentils et bien élevés ! Théodule et Thrasybule (spécial clin d’oeil à Aventurine) s’illustrent particulièrement dans cet art difficile de la politesse et de la bienséance. Dès le début d’année, leur délicate alchimie me convainquit de la nécessité de les éloigner l’un de l’autre, tant le déroulement des leçons provoquait chez eux des élans d’enthousiasme et d’hilarité. Désormais, Théodule est à droite de la classe, au deuxième rang, tandis que Thrasybule occupe le fond gauche de la classe. Entre eux, vingt-cinq autres élèves.
Ils ne travaillent pas mieux, mais au moins, ils ne troublent pas Laprof par leurs ricanements incessants et ne dérangent plus autant leurs camarades.

Ce soir, en dernière heure pour eux comme pour moi, j’ai trouvé Thrasybule, Théodule et Laurène étrangement hilare alors que je venais d’écrire : “Quels sont les défauts d’Ysengrin dans cet extrait ?” au tableau. Je n’insistai pas et leur demandai simplement de se calmer et de copier la question.
A la fin de l’heure, ils mirent les chaises sur les tables, comme leurs camarades. Ils sortirent tandis que je rangeais mes affaires, nettoyais le tableau, remplissais le cahier de la classe. Enfin, j’enfilai mon manteau et m’apprêtai à quitter la salle quand, en passant près de la place de Thrasybule, je remarquai une pelure de clémentine… Déjà, je notai mentalement de faire un laïus sur ce sujet aux petiots demain, à la première heure. Je tourne la tête vers la table de Laurène. Que vois-je ? Une autre large partie de la clémentine, éclatée et à moitié vidée. Je dirige mes regards inquisiteurs vers la place de Théodule, et qu’y trouvé-je ? D’autres morceaux de clémentine, et même quelques quartiers disséminés ça et là.

Conclusion : en l’absence de preuves concernant les auteurs de ce lancer d’agrumes, la classe entière fera le ménage demain matin, avec la bénédiction de l’administration.

Laprof n’est pas une prof comme les autres… Enfin, si, en fait, c’est une prof comme beaucoup d’autres…. Comme tellement d’autres que, lorsqu’elle fut titularisée, elle eut le bonheur d’apprendre que non seulement, elle était TZR ; mais qu’en plus elle était, comme cinq cents autres dans sa matière, TZR “excédentaire”.
Passons sur le “détail” lexical pour revenir à la situation qui nous intéresse. Laprof a de la chance : elle remplace et ça se passe bien. Elle s’occupe des classes d’un collègue malade depuis longtemps, qui ne reviendra sans doute pas dans la profession. Le collègue se remet, se reconstruit, se soigne si nécessaire, Laprof travaille, les élèves pestent parce qu’ils ont trop de tavail et les parents sont ravis. Conclusion : tout le monde y trouve son compte.
Oui, mais voilà. Pour l’avancement de son dossier de maladie, le titulaire du poste doit prouver qu’il ne peut plus faire face à des élèves. Ce qui implique qu’il revienne au moins une demi-journée prendre des classes qu’il n’a jamais vues et qui ne le connaissent pas. Ainsi, la sacro-sainte administration pourra faire un énième rapport attestant de la nécessité d’un changement de fonctions. On voit déjà la lourdeur d’un système qui a besoin d’accumuler la paperasse sous forme de rapports et autres lettres. M’est avis qu’ils s’en servent pour créer des labyrinthes dans les Ministères…
Par ailleurs, on constate son inhumanité. Le collègue a dû s’arrêter parce qu’il rencontrait une situation d’échec et qu’il ne pouvait plus faire face. Le simple fait de se présenter au collège l’avait un jour angoissé. Alors imaginons l’effet d’une confrontation avec des classes sur cette personne déjà fragilisée. Quel est l’intérêt, pour notre chère administration, de faire un rapport de plus sur mon collègue ? Il semble y en avoir déjà eu, et les attestations relatives à son état de santé devraient suffire. Mais non, on lui demande des preuves. “Prouvez-nous votre faillite” semble dire le Mammouth.
Or, le Mammouth oublie une chose : il n’y a pas plus inerte ni plus dépourvue de ressources qu’une personne “en faillite”. La remettre face aux situations qui ont joué dans son affaiblissement progressif face à la maladie, c’est lui administrer une gifle de plus, c’est l’enfoncer dans un sentiment d’échec dont elle aurait besoin de se libérer. Le Mammouth, une fois de plus, préfère écraser ceux qui le servent.

 Traduction : Titulaire d’une Zone de Remplacement.
Traduction de la traduction : Vous faites tout et presque n’importe quoi, dans n’importe quel type d’établissement, sans formation adéquate dans certains cas, et vous ne pouvez pas refuser.

Mes élèves tombent comme des mouches congelées en plein vol, et moi je grelotte devant le tableau. Aujourd’hui, trois heures de cours dans une salle où il faisait quinze degrés. Encore deux heures à faire cet après-midi, et je ne compte pas sur le soleil – tout à fait absent – pour réchauffer l’atmosphère…

Je ne sais plus à quel propos c’est venu, il s’agissait d’illustrer une partie du cours. Toujours est-il, que, sur le ton de la plaisanterie :
“Vous vous dites : “Ouais, m’sieur H. et Mme T. [i.e. Laprof], ils sont trop vaches !” Mais vous savez, dans la vie, on n’est pas comme ça.” Marcel, un air interloqué digne de Roselyne Bachelot : “Ah bon ?”
Laprof, soudain très sérieuse : “Non, dans la vie, nous sommes pires !”

Aujourd’hui, Laprof a demandé à ses gentils élèves de se procurer Le Cid de Pierre Corneille, dont elle avait d’ailleurs vu une mise en scène calamiteuse l’an passé.

“C’est dur, madame ? demande Marcel, curieux.
- Aaahh, Marcel, c’est un texte du 17e siècle.”
Jeanne prend le relais, l’air affolé :
“Mais, madame, c’est traduit ?!
- Non, Jeanne, c’est un texte en français classique. Ce n’est pas facile, car ce n’est pas traduit. Mais rassurez-vous, il y a des notes.”
Pierre enchaine : 
” Madame, c’est quoi ??
- C’est une pièce de théâtre.”
Valérie, visiblement renseignée sur le genre théâtral,  me regardant avec sérieux, tente d’obtenir une précision :
“C’est une comédie ou une tragédie ?
-Une tragi-comédie.” Air déçu et déconcerté de Valérie. “Je vous expliquerai ce que c’est quand on l’étudiera.”
Charlène demande alors, ainsi que quelques autres de ses camarades : “Maaaaaiiiiss… c’est connu ? (air incrédule)
- Oui, c’est une très belle pièce, très connue, très importante. Peut-être en avez-vous entendu d’ailleurs cette tirade…” Et là, Laprof se lance dans le célèbre
“Ô rage, ô désespoir” de Don Diègue. Yeux ronds de la jeune assistance, sourires en voyant Laprof qui s’emporte dans son bout de tirade : ils ont l’air de penser, mes mignons, “ça y est, elle s’arrête… Ah !! non ! elle continue !”.

Enfin, j’achève mon souvenir de récitation. “Mais, eeeeuuuhh, vous connaissez le livre par coeur ?” demandent-ils, effrayés tout en ayant la confirmation que Laprof est bien une extraterrestre.
“Non, j’ai juste appris cette tirade quand j’avais votre âge.”

Nous sortons d’un week-end pour le moins frisquet, voire glacial. On nous avait quand même annoncé de  la neige pour la journée d’hier. Ce matin, chez moi, il faisait une quinzaine de degrés lorsque j’écrasai la touche de  la sonnerie mélodieuse et “so british” de mon réveil. Il était 6h30.

Ce matin, il faisait une quinzaine de degrés aussi lorsque j’écrasai avec tout autant de délicatesse l’interrupteur de ma salle de classe. J’avais beau mettre en oeuvre la méthode Coué, le radiateur restait désespérément tiède à tendance franchement froide. Oui, il s’agit de ce radiateur dont j’ai déjà signalé le dysfonctionnement deux semaines avant les vacances de la Toussaint. 
9h30 : les élèves arrivent. C’est leur deuxième heure de cours. Deux élèves de la classe manquent. J’hésite à peine à mettre en relation ces maladies avec le froid qui règne en 312, en 310, en 308, en 306, en salle de SVT, toutes ces salles que les élèves fréquentent assidûment et qui connaissent toutes le même problème de chauffage. Aujourd’hui, force est de constater que les lieux n’ont pas été chauffés depuis vendredi soir jusqu’à lundi… 7h30 ? Les élèves ne sont pas les seuls à pâtir de la situation : les noms de collègues se succèdent sur le tableau d’absences. Nous sommes gelés, nous aussi. Pas autant que nos gamins, qui eux ne s’agitent pas devant le tableau et ne peuvent pas circuler dans la salle. Moi, au moins, je peux me coller au radiateur près du tableau de temps à autre. Eux, ils ne peuvent pas, et ils ont froid,même lorsqu’ils gardent leurs manteaux.
Ce matin, ils ont dû faire leur rédaction en gardant leurs parkas, et pour certains, l’écharpe ou les gants.

Les déléguées du personnel ont dû signaler aux autorités compétentes (qui ont déjà secoué à plusieurs reprises le prestataire de services… on parlait de décentralisation, d’appels d’offres, etc non ? En voici donc un bel exemple ; et je ne vous ai pas encore parlé des soucis occasionnés parfois par le manque de personnel d’entretien…) que nous ferions usage d’un droit de retrait si la situation ne s’améliorait pas rapidement. Le message est transmis : nous attendons le retour.

De tous temps (voilà que je commence ma copie comme une terminale L rédigeant une introduction en philo), on a dit du cancre qu’il se trouvait près du radiateur. De tous temps, on a dit de ce même cancre qu’il se devait d’être avachi sur sa table, caché ou non derrière le manuel que le prof lui a prêté (c’est un cancre : il n’apporte pas son livre !), prenant le cours uniquement si on le lui demande de façon insistante, et encore, il s’engage à copier avec quelques giraffes* bien placées. Certes Marcel ne prend pas toujours son cours et s’affale volontiers sur son bureau et sur sa chaise, à tel point que je me demande souvent, alors que nous étudions le Horla, s’il n’est pas lui aussi constitué de l’élément liquide. Un jour il s’écoulera, et je ne m’en apercevrai même pas.

Donc, Marcel est affalé, et Marcel est un cancre. Vous connaissez les prémisses. Conclusion : Marcel se trouve prêt du radiateur. Ce qui expliquerait sa liquéfaction telle la motte de beurre au soleil. Hélas, la conclusion de notre syllogisme est fausse.
Dans ma classe, toujours la même, le syllogisme serait plutôt le suivant : Marcel est un cancre, Marcel est affalé, donc Marcel s’est endormi sous l’effet du froid tel le mammouth imprudent qui se serait aventuré dans la montagne glaciale par temps de blizzard. Qui sait, peut-être qu’un jour on retrouvera le corps momifié de Marcel dans la salle 312.
Car la salle 312 est frigorifique. Située au bout d’un circuit de chauffage qui passe par toutes les autres classes avant d’arriver dans la mienne, elle ne bénéficie que d’un fond d’eau tiède pour réchauffer les convecteurs (je parle des radiateurs, pas des élèves). A tel point que mes élèves gardent leur manteau pendant mes cours. C’est d’un pratique pour écrire : imaginez l’élève en doudoune, vous savez, ce matelas hideux censé tenir chaud, qui essaie de rédiger sa copie. Eh oui, c’est à peine s’il peut atteindre sa feuille. Pour ceux qui n’ont pas de manteau, si, si, en cette saison il y en a (faut les comprendre, c’est pas à la mode), ils frissonnent et s’endorment tout doucement alors que le professeur parle et explique ce fabuleux accord du participe avec le COD lorsque celui-ci précède l’auxiliaire avoir. 

Voyons plus loin que cette question frigorifique bassement matértialiste : songeons aux générations futures, égoïstes que nous sommes. Dans cent ans, on retrouvera les momies des élèves et  de la Prof dans la salle 312, et on se demandera alors à quoi une réunion humaine dans un si petit espace pouvait bien servir. Après moult hypothèses, un savant trouvera enfin la réponse : “Ce sont les vestiges d’une salle de classe !”
Incrédule, et un peu oublieux, on lui demandera : “Une salle de classe ? Qu’est-ce donc ?” Et notre savant répondra : “Vous savez, une salle de classe : ces lieux où l’on rassemblait des adolescents pour leur apprendre des choses à l’époque de l’Education Nationale. Oh bien sûr, vous n’avez pu connaître ça, et moi-même je ne l’ai pas expérimentée : elle a disparu vers les années 2010-2020″.

Morale de l’histoire : Pour que l’Education Nationale survive, participez à l’opération “Un radiateur pour Kyushi”. Merci d’avance.

*sur le sens de “giraffe”, voir le blog d’Aventurine et la citation de Prévert : “C’est ma faute, c’est ma très grande faute d’orthographe, voilà comment j’écris giraffe.”