Mes élèves tombent comme des mouches congelées en plein vol, et moi je grelotte devant le tableau. Aujourd’hui, trois heures de cours dans une salle où il faisait quinze degrés. Encore deux heures à faire cet après-midi, et je ne compte pas sur le soleil – tout à fait absent – pour réchauffer l’atmosphère…

Devoir sur le merveilleux, classe de 6e Quand je demande à mes mignons sixièmes de rédiger une épreuve à insérer dans un conte merveilleux, ça peut donner ça… sniff…

Je ne sais plus à quel propos c’est venu, il s’agissait d’illustrer une partie du cours. Toujours est-il, que, sur le ton de la plaisanterie :
“Vous vous dites : “Ouais, m’sieur H. et Mme T. [i.e. Laprof], ils sont trop vaches !” Mais vous savez, dans la vie, on n’est pas comme ça.” Marcel, un air interloqué digne de Roselyne Bachelot : “Ah bon ?”
Laprof, soudain très sérieuse : “Non, dans la vie, nous sommes pires !”

Laprof est allée courir hier soir. Excédée par sa flemme galopante (c’est pas un oxymore ça ?), elle a ressorti son pantalon de jogging, ses chaussures de course, son pull à capuche, et elle est partie.
Il faut dire une chose : Laprof n’avait pas couru depuis…. au moins ça. Depuis plus d’un an qu’elle a emménagé dans son village, elle n’avait pas encore fait le tour du propriétaire à une allure soutenue. Depuis près d’un an, elle fumait un peu trop régulièrement.
Elle n’était pas complètement inactive non plus, étant une adepte de la musculation. Cependant, soulever de la fonte, si lourde soit-elle, n’entraîne pas énormément l’endurance du palpitant, même lorsqu’on travaille en séries longues et rapides. Oui, quand je dis “musculation”, je ne parle pas de la remise en forme qui passe le matin sur Direct 8.
Je disais donc, avant d’être grossièrement interrompue par moi-même, que Laprof est allée courir hier soir. Le mot “décrassage” a pris tout son sens : avec le froid qu’il fait en ce moment, elle a procédé à un décapage en règle de ses bronches.
La nuit était tombée depuis longtemps : l’obscurité règnait sur le petit chemin de terre où résonnaient les pas (tomp tomp) de Laprof qui courait (rheu rheu rheu). Quelques étoiles brillaient dans le ciel. Des voitures au loin passaient. Laprof regardait droit devant elle, sauf lorsqu’un véhicule la croisa, les phares allumés : elle baissa alors les yeux , pour ne pas finir aveugle ni se casser la figure dans les buissons, tel le lapin ébloui pris dans les feux de ces engins d’enfer. Soudain, Laprof voit une ombre, là-bas, dans le golf, quelques mètres plus loin. Elle s’approche de l’endroit, elle est obligée de passer là. Qu’est-ce donc ? Réaction stupide, elle n’a pas pu s’empêcher de penser à la bête du Gévaudan ! Le bruit de ses pas (tomp tomp) effraie la “chose”, qui s’enfuit. Voyant plus distinctement de quoi il s’agissait, Laprof accélèra l’allure. Ce serait bête de se faire charger par un sanglier…

Aujourd’hui, Laprof a demandé à ses gentils élèves de se procurer Le Cid de Pierre Corneille, dont elle avait d’ailleurs vu une mise en scène calamiteuse l’an passé.

“C’est dur, madame ? demande Marcel, curieux.
- Aaahh, Marcel, c’est un texte du 17e siècle.”
Jeanne prend le relais, l’air affolé :
“Mais, madame, c’est traduit ?!
- Non, Jeanne, c’est un texte en français classique. Ce n’est pas facile, car ce n’est pas traduit. Mais rassurez-vous, il y a des notes.”
Pierre enchaine : 
” Madame, c’est quoi ??
- C’est une pièce de théâtre.”
Valérie, visiblement renseignée sur le genre théâtral,  me regardant avec sérieux, tente d’obtenir une précision :
“C’est une comédie ou une tragédie ?
-Une tragi-comédie.” Air déçu et déconcerté de Valérie. “Je vous expliquerai ce que c’est quand on l’étudiera.”
Charlène demande alors, ainsi que quelques autres de ses camarades : “Maaaaaiiiiss… c’est connu ? (air incrédule)
- Oui, c’est une très belle pièce, très connue, très importante. Peut-être en avez-vous entendu d’ailleurs cette tirade…” Et là, Laprof se lance dans le célèbre
“Ô rage, ô désespoir” de Don Diègue. Yeux ronds de la jeune assistance, sourires en voyant Laprof qui s’emporte dans son bout de tirade : ils ont l’air de penser, mes mignons, “ça y est, elle s’arrête… Ah !! non ! elle continue !”.

Enfin, j’achève mon souvenir de récitation. “Mais, eeeeuuuhh, vous connaissez le livre par coeur ?” demandent-ils, effrayés tout en ayant la confirmation que Laprof est bien une extraterrestre.
“Non, j’ai juste appris cette tirade quand j’avais votre âge.”

Nous sortons d’un week-end pour le moins frisquet, voire glacial. On nous avait quand même annoncé de  la neige pour la journée d’hier. Ce matin, chez moi, il faisait une quinzaine de degrés lorsque j’écrasai la touche de  la sonnerie mélodieuse et “so british” de mon réveil. Il était 6h30.

Ce matin, il faisait une quinzaine de degrés aussi lorsque j’écrasai avec tout autant de délicatesse l’interrupteur de ma salle de classe. J’avais beau mettre en oeuvre la méthode Coué, le radiateur restait désespérément tiède à tendance franchement froide. Oui, il s’agit de ce radiateur dont j’ai déjà signalé le dysfonctionnement deux semaines avant les vacances de la Toussaint. 
9h30 : les élèves arrivent. C’est leur deuxième heure de cours. Deux élèves de la classe manquent. J’hésite à peine à mettre en relation ces maladies avec le froid qui règne en 312, en 310, en 308, en 306, en salle de SVT, toutes ces salles que les élèves fréquentent assidûment et qui connaissent toutes le même problème de chauffage. Aujourd’hui, force est de constater que les lieux n’ont pas été chauffés depuis vendredi soir jusqu’à lundi… 7h30 ? Les élèves ne sont pas les seuls à pâtir de la situation : les noms de collègues se succèdent sur le tableau d’absences. Nous sommes gelés, nous aussi. Pas autant que nos gamins, qui eux ne s’agitent pas devant le tableau et ne peuvent pas circuler dans la salle. Moi, au moins, je peux me coller au radiateur près du tableau de temps à autre. Eux, ils ne peuvent pas, et ils ont froid,même lorsqu’ils gardent leurs manteaux.
Ce matin, ils ont dû faire leur rédaction en gardant leurs parkas, et pour certains, l’écharpe ou les gants.

Les déléguées du personnel ont dû signaler aux autorités compétentes (qui ont déjà secoué à plusieurs reprises le prestataire de services… on parlait de décentralisation, d’appels d’offres, etc non ? En voici donc un bel exemple ; et je ne vous ai pas encore parlé des soucis occasionnés parfois par le manque de personnel d’entretien…) que nous ferions usage d’un droit de retrait si la situation ne s’améliorait pas rapidement. Le message est transmis : nous attendons le retour.

De tous temps (voilà que je commence ma copie comme une terminale L rédigeant une introduction en philo), on a dit du cancre qu’il se trouvait près du radiateur. De tous temps, on a dit de ce même cancre qu’il se devait d’être avachi sur sa table, caché ou non derrière le manuel que le prof lui a prêté (c’est un cancre : il n’apporte pas son livre !), prenant le cours uniquement si on le lui demande de façon insistante, et encore, il s’engage à copier avec quelques giraffes* bien placées. Certes Marcel ne prend pas toujours son cours et s’affale volontiers sur son bureau et sur sa chaise, à tel point que je me demande souvent, alors que nous étudions le Horla, s’il n’est pas lui aussi constitué de l’élément liquide. Un jour il s’écoulera, et je ne m’en apercevrai même pas.

Donc, Marcel est affalé, et Marcel est un cancre. Vous connaissez les prémisses. Conclusion : Marcel se trouve prêt du radiateur. Ce qui expliquerait sa liquéfaction telle la motte de beurre au soleil. Hélas, la conclusion de notre syllogisme est fausse.
Dans ma classe, toujours la même, le syllogisme serait plutôt le suivant : Marcel est un cancre, Marcel est affalé, donc Marcel s’est endormi sous l’effet du froid tel le mammouth imprudent qui se serait aventuré dans la montagne glaciale par temps de blizzard. Qui sait, peut-être qu’un jour on retrouvera le corps momifié de Marcel dans la salle 312.
Car la salle 312 est frigorifique. Située au bout d’un circuit de chauffage qui passe par toutes les autres classes avant d’arriver dans la mienne, elle ne bénéficie que d’un fond d’eau tiède pour réchauffer les convecteurs (je parle des radiateurs, pas des élèves). A tel point que mes élèves gardent leur manteau pendant mes cours. C’est d’un pratique pour écrire : imaginez l’élève en doudoune, vous savez, ce matelas hideux censé tenir chaud, qui essaie de rédiger sa copie. Eh oui, c’est à peine s’il peut atteindre sa feuille. Pour ceux qui n’ont pas de manteau, si, si, en cette saison il y en a (faut les comprendre, c’est pas à la mode), ils frissonnent et s’endorment tout doucement alors que le professeur parle et explique ce fabuleux accord du participe avec le COD lorsque celui-ci précède l’auxiliaire avoir. 

Voyons plus loin que cette question frigorifique bassement matértialiste : songeons aux générations futures, égoïstes que nous sommes. Dans cent ans, on retrouvera les momies des élèves et  de la Prof dans la salle 312, et on se demandera alors à quoi une réunion humaine dans un si petit espace pouvait bien servir. Après moult hypothèses, un savant trouvera enfin la réponse : “Ce sont les vestiges d’une salle de classe !”
Incrédule, et un peu oublieux, on lui demandera : “Une salle de classe ? Qu’est-ce donc ?” Et notre savant répondra : “Vous savez, une salle de classe : ces lieux où l’on rassemblait des adolescents pour leur apprendre des choses à l’époque de l’Education Nationale. Oh bien sûr, vous n’avez pu connaître ça, et moi-même je ne l’ai pas expérimentée : elle a disparu vers les années 2010-2020″.

Morale de l’histoire : Pour que l’Education Nationale survive, participez à l’opération “Un radiateur pour Kyushi”. Merci d’avance.

*sur le sens de “giraffe”, voir le blog d’Aventurine et la citation de Prévert : “C’est ma faute, c’est ma très grande faute d’orthographe, voilà comment j’écris giraffe.”

La prof a décidé que, cette année, elle aurait une activité extra-scolaire. Comme elle fait bien les choses, elle en a trois, dont une dans l’enceinte de son établissement, sous la houlette d’un autre grand manitou de l’éducation. Avec quelques collègues et de nombreux élèves (“m’dame ? vous faites partie de la chorale ? – Non, non, je viens réparer le radiateur.”), la prof chante. Pas toujours juste, car il faut qu’elle s’entraîne, mais elle essaie de justifier sa place parmi les rares altos du groupe. Et en ce moment, elle la justifie avec ceci :

copie 1copie 2copie 3 

Les 4e ont eu un devoir à faire à la maison pendant les vacances de la Toussaint, car la prof a de mauvais tours dans son cartable. Je n’étais pas particulièrement contente de leurs travaux, souvent incomplets. Cependant, mon insatisfaction atteignit un sommet lorsque je lus pour la deuxième, puis pour la troisième fois : “Un officier du roi de Naples dénommé Alvare.” Trois fois, j’eus le bonheur d’écrire à mon tour : “Quelle est la suite de votre phrase ?”. Trois fois, je pus lire que le diable apparaissait sous la forme d’un taureau, alors qu’il se manifeste au narrateur-personnage  sous les aspects d’un chameau. Trois fois je dus expliquer que non, tous les personnages des cinq extraits de nouvelles n’éprouvent pas que de la peur et de l’angoisse, qui sont d’ailleurs deux sensations proches. Trois fois, j’attribuai une note divisée (par deux et non par trois parce que je suis une sorcière, mais pas trop), tandis que les commentaires variaient à peine : “Pierre, vous avez les mêmes réponses que Paul et Jacques”/”Paul, vous avez les mêmes réponses que Pierre et Jacques”/”Jacques, vous avez les mêmes réponses que Paul et Pierre.” Je me suis abstenue d’écrire, malgré mon envie dévorante : “Paul/Jacques : pour note et commentaire, voir la copie de Pierre.”

 Je revois le passé composé avec mes 6e. Histoire de sonder leurs souvenirs grammaticaux, je leur demande quels sont les six modes du français. L’un nomme l’indicatif, l’autre le subjonctif. Un troisième évoque l’impératif.

Et puis, Alain lève la main :

“Oui, Alain ? Quel autre mode ?

- LE… le PRESERVATIF !”

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